Thomas Kirszbaum - Newsletter OIP Décembre 2016

Thomas Kirszbaum, chercheur associé à l'Institut des Sciences sociales du Politique (ISP,  École normale supérieure de Cachan-CNRS UMR 7220) et enseignant au département de science politique de l'Université Paris Ouest Nanterre La Défense.


La Métropole Aix-Marseille Provence est une des plus inégalitaires de France, avec de très forts écarts de richesse d’un territoire à l’autre. Les politiques publiques privilégient depuis plusieurs décennies le levier de la mixité sociale pour réduire ces écarts. Cette réponse vous semble-t-elle encore pertinente ?

« La mixité sociale est un objectif omniprésent des politiques de l’habitat. C’est pour autant une notion pour le moins floue et relative, qui plonge les acteurs locaux dans un certain désarroi. Ils se heurtent à un problème récurrent de définition, faute de critères partagés. Selon que l’on retient tel ou tel critère, on n’aura pas la même représentation du problème de la ségrégation et des solutions. La lecture des inégalités territoriales proposée par les pouvoirs publics reste, elle, très sommaire. Alors que la ségrégation est un phénomène complexe, où se mêlent des choix politiques, le jeu du marché et les préférences des ménages, ils opposent une approche statique et binaire dont découlent des objectifs simplificateurs : organiser le rattrapage territorial et attirer de nouvelles populations dans les quartiers dits prioritaires d’un côté ; construire des logements sociaux dans les communes déficitaires au titre de la loi SRU de l’autre. Cette stratégie de rééquilibrage territorial n’est à l’évidence pas adaptée quand on a affaire à une mosaïque de situations sociales et spatiales très hétérogènes, comme c’est le cas dans la métropole Aix-Marseille. »

Quelles réponses la Métropole peut-elle apporter pour réduire ces inégalités ? A travers quelles stratégies ?

« Même si l’on peut avoir des doutes sur sa capacité à asseoir sa légitimité, la création de la Métropole est une opportunité pour repenser les politiques de cohésion sociale et territoriale. Le phénomène de métropolisation était déjà là, avant la réponse institutionnelle, et il s’accompagne d’un tri social et ethnique massif. On n’y mettra pas fin en imposant la mixité dans certains territoires, ou en raisonnant en termes de réparation locale avec la politique de la ville ou la rénovation urbaine. Il faut bien sûr drainer des ressources vers les quartiers Nord de Marseille et d’autres quartiers similaires. Mais au-delà de l’équité territoriale, il y a besoin d’équité sociale dans les politiques de droit commun. L’enjeu central d’une stratégie métropolitaine devrait être l’accès équitable de tous aux ressources métropolitaines. Cela passe par une action coordonnée sur plusieurs types de mobilité – résidentielle, physique, sociale, professionnelle – au bénéfice de ceux que le développement métropolitain marginalise, quel que soit leur lieu de résidence. »

Vous jugez inefficace la "mixité imposée", sous forme de quotas de logements sociaux dans les communes les plus riches. Quelles sont, selon vous, les solutions alternatives ?

« Si le caractère uniforme du seuil de 20 ou 25 % est discutable, je ne conteste pas l'imposition de quotas, car si l’on n’oblige pas certaines communes, elles ne feront rien. C’est patent dans cette région. Mais il s’agit d’une mixité en trompe l’œil si l’on prétend que ce dispositif mettra fin à la ségrégation dans les grands ensembles. En pratique, non seulement les communes relevant de la loi SRU ont la faculté de construire une large majorité de PLS, inaccessibles aux catégories populaires, mais ces logements sont souvent attribués aux demandeurs de la commune au titre d’une « préférence communale » pourtant interdite. Les réformes récentes et en cours essaient de corriger certains travers de la loi SRU, mais elles ne s’attaquent pas à certaines questions essentielles comme la discrimination ou la contribution du parc privé à la production d’une offre abordable. »

De quelles façons les professionnels de l'immobilier peuvent-ils contribuer, à leur niveau, à un rééquilibrage de l'attractivité et des richesses dans les territoires ? Quel peut être leur rôle dans la Métropole ?

« L’injonction à atteindre l’objectif de mixité sociale ne pèse aujourd'hui que sur les acteurs du logement social. Ce levier du logement social est d’autant moins efficace pour réduire la ségrégation que les trois quarts de la population française sont éligibles à un produit social ou un autre. Logement social ne rime donc pas forcément avec logement abordable. Il est essentiel de mobiliser le secteur privé. La Métropole peut avoir un rôle incitatif en différenciant ses aides pour promouvoir un logement réellement abordable dans l’ensemble des territoires, ou en développant des outils de maîtrise foncière. Elle doit aussi peser pour que le secteur privé s’engage fermement dans la prévention des discriminations, à la vente ou la location, mais aussi dans les recrutements. »

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